Paris, 1987, JA Presses.
Collection Jeune Afrique Livres. Vol. 3. 254 pages
22-24 décembre 1983. Fin d'année catastrophique pour la Guinée. Un violent tremblement de terre secoue à plusieurs reprises le nord-ouest du pays. Les localités de Gaoual et de Koumbia sont particulièrement touchées. On enregistre aussi des dégâts à Mamou, Kindia et Labé. Selon l'Institut physique du globe de Strasbourg en France, qui confirme les informations de Radio-Conakry, les premières secousses auraient été enregistrées vers 4 heures du matin GMT. Elles auraient atteint une magnitude de 6,3 sur l'échelle de Richter, ce qui est élevé. On ne parlera guère des victimes de Koumbia et de Gaoual -au moins quatre cent quarante morts. Mais les marabouts de Guinée s'emparent aussitôt de l'événement, qui est, il est vrai, tout à fait surprenant: aucun séisme important n'avait été enregistré jusque-là dans cette partie de l'Afrique de l'Ouest, si ce n'est dans les lointaines îles volcaniques du Cap-Vert. Puisqu'il est exceptionnel, ce séisme, disent les marabouts, doit avoir un sens. Ce sens caché, l'ont-il révélé à la population ? Quoiqu'il en soit, la plupart des Guinéens pressentent un grand malheur. Selon certains témoignages, Sékou lui-même va jusqu'à dire: « Attendez-vous bientôt à un tremblement de terre encore plus terrible. » A quoi faisait-il allusion ? Les marabouts l'avaient-ils averti d'un danger particulier ? On ne le saura jamais clairement. Toujours est-il que, selon les mêmes informateurs de son entourage, il s'empresse de faire les sacrifices prescrits.
L'avion-hôpital du roi Fahd d'Arabie saoudite transporte d'urgence Sékou Touré aux Etats-Unis.
Pour l'homme de la tradition, la mort frappe rarement sans donner quelques
signes de son approche. Mais c'est surtout après qu'elle ait frappé
qu'on interprète le signe dont elle s'est fait précéder.
C'est dire qu'avec ou sans les marabouts, la plupart des Guinéens
relieront aussitôt la mort du dictateur quatre mois plus tard au terrible
tremblement de terre de décembre 1983.
Le secret de la maladie de Sékou Touré est d'autant mieux
gardé jusqu'au bout que rien, médicalement, ne paraît
l'annoncer. Le leader guinéen, en ce mois de mars 1984, vaque à
ses occupations habituelles. Le 23, il reçoit au Palais du peuple
à Conakry les participants à une conférence regroupant
des délégués des syndicats de l'Ouest africain. Pour
couronner cette rencontre, il a invité la population de Conakry à
participer à la session de clôture. Ce jour-là il lance
dans son discours un appel à l'unité syndicale, seul moyen
à ses yeux de réaliser l'émancipation africaine. Il
rappelle par ailleurs qu'il a commencé sa carrière comme syndicaliste,
qu'il est resté syndicaliste et qu'il mourra syndicaliste.
C'est au cours de ce meeting qu'il éprouve les premiers signes de
son malaise cardiaque. Il dit à son entourage qu'il a des sensations
de fatigue générale. Rentré chez lui il essaie de prendre
son repas pour ensuite se reposer. Le repas à peine commencé
il est pris de violentes douleurs, quelque chose comme un coup de poignard
dans le dos. Il se met à vomir. On fait vite venir El
Hadj Abdoulaye Touré, ministre des Affaires étrangères
et cousin de Sékou mais aussi médecin de son état.
Ce dernier prend peur et décide de faire appel à des médecins
étrangers, qui posent un premier diagnostic, concluant à une
crise cardiaque. Contact est pris d'urgence avec l'ami fidèle de
Sékou, le roi du Maroc, qui dépêche son médecin
personnel. Ce dernier conseille l'évacuation de Sékou, qui
commence par refuser: il dit qu'il ne quittera pas son pays. Finalement
ce sont ses parents et ses intimes, comme le premier ministre Lansana
Béavogui, qui finissent par le convaincre d'aller se faire soigner
à l'étranger. Le roi Hassan II
contacte alors le roi Fahd d'Arabie saoudite, qui envoie un avion-hôpital.
Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 mars le chef de l'Etat guinéen
est transporté jusqu'aux Etats-Unis. Il est attendu dans un établissement
de Cleveland (Ohio) réputé pour avoir accueilli de nombreuses
célébrités mondiales atteintes de complications cardio-vasculaires.
Dans l'avion se trouvent son épouse Andrée, son fils Mohamed,
sa fille Aminata ainsi que Daouda Touré,
le chef du protocole, Elhadj Abdoulaye Toure et Kalagban, son garde de corps.
Cet entourage, composé presque uniquement de très proches
parents, s'installe dans les appartements de l'hôtel attenant à
la clinique cardiologique où Sékou a été admis.
En rentrant dans la salle d'opération le 26 mars, il a le temps,
rapporte un témoin, de prononcer cette phrase: « L'homme
propose, Dieu dispose. » Tout ensuite se passe très
vite: « Le président, raconte le directeur des
relations publiques de la clinique, était, à son arrivée,
victime d'une intense hémorragie interne due a la rupture d'un anevrisme
de l'aorte et la décision de l'opérer a été
prise immédiatement. Au cours de cette opération qui a débuté
le lundi 26 mars en fin de matinée, les chirurgiens ont essayé
en vain de stopper l'hemorragie entre le cceur et l'abdomen [. ..] Pendant
plus de deux heures et trente minutes, les médecins ont tenté
de sauver le président. Mais M. Sékou Touré a été
victime d'un arrêt du coeur et il n'a pas été possible
de le ranimer. Le décès a été constaté
le lundi à 21 heures 23 GMT. » El Hadj Abdoulaye Touré,
en tant que médecin, est le premier à être mis au courant
de l'issue fatale. Il demande au chirurgien-chef de bien vouloir en parler
à Ben Daouda, car il préférerait que ce soit plutôt
lui qui se charge d'informer la famille. Ben Daouda, à son tour,
se récuse. C'est ainsi que les chirurgiens américains et les
spécialistes marocains et saoudiens de la suite du défunt
vont alors en délégation à l'hôtel pour annoncer
la nouvelle tragique. L'information est à peine donnée que,
selon un témoin direct, les membres de la famille, Andrée
en tête, se jettent par terre et se perdent en lamentations de toutes
sortes. Seul Mohamed garde à peu près son sang froid
et essaie de consoler les siens.
Un peu plus tard les téléscripteurs du monde entier se mettent
à crépiter: Sékou Touré est mort ! Les Guinéens
ne l'apprennent que dans la matinée du mardi 27 mars à 6 heures
30, par un communiqué du bureau politique du PDG lu sur les ondes
de Radio-Conakry. Habitués, de purges en complots et en exécutions,
aux nouvelles brutales, ils ont malgré tout du mal à se rendre
à l'évidence.
Relayée par Radio-Trottoir la nouvelle se répand pourtant
telle une traînée de poudre, persistante et grandissante, assortie
de commentaires de toutes sortes. Pour beaucoup, c'est le grand événement
qu'avait annoncé le tremblement de terre de fin 1983. Pour d'autres,
il s'agit au contraire d'une machination des services secrets américains
ou encore du KGB, en d'autres termes d'un assassinat ou d'un « coup
d'Etat médical ». Quant à ceux-là mêmes
qui furent ses opposants les plus irréductibles, ils paraissent souvent
déçus de cette fin « naturelle », qui les
prive de leur revanche.
Nombreuses sont les réactions dans toutes les capitales du monde,
où personne ne mesure ses éloges au disparu. A Nairobi on
qualifie le décès de « coup irréparable
», à Ryad on parle d'« énorme perte pour la
nation islamique », à N'Djaména on salue le «
meilleur avocat du continent et du Tchad ». Houphouët-Boigny
ne se livre à aucune déclaration fracassante mais dit aussitôt
qu'il se prépare à assister personnellement aux obsèques.
En France le président Mitterrand, qui eut lui aussi tant de fois
maille à partir avec le leader guinéen, réagit dès
le mercredi 28 mars en affirmant que la disparition de Sékou «
sera durement ressentie tant en Guinée que sur le continent
africain tout entier dont il était l'un des chefs d'Etat les plus
remarquables et les plus écoutés. » Rares sont
les fausses notes dans ce concert de louanges. Seul parmi les pairs de Sékou,
l'ancien président sénégalais Léopold
Sédar Senghor a un mot qui tranche quelque peu: « L'histoire
retiendra sa longue lutte contre le colonialisme mais elle ne pourra oublier
les milliers de Guinéens morts dans des conditions affreuses.
» Hors d'Afrique, on peut noter aussi la déclaration assez
peu diplomatique de Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères
du général de Gaulle en 1958, qui va droit à l'essentiel
en déclarant: « Vingt-six ans plus tard, le temps a fait
son oeuvre. Sékou Touré n'est pas mort à Moscou mais
aux Etats-Unis, où il était venu pour se faire soigner après
avoir, il y a déjà longtemps, rétabli avec la France
des relations normales. Sékou Touré jouait son rôle
dans les organisations internationales africaines, mais son problème
était celui de l'état de son propre pays. Les successeurs
auront la tâche dure. ».
L'énorme flot des condoléances envoyées d'un peu partout
témoigne aux yeux des derniers Guinéens qui n'arrivent pas
encore à s'en persuader de la mort certaine du dictateur. Mais les
amateurs de mystère seront pourtant comblés, puisque commence
alors l'étrange affaire de la mise en bière du cadavre de
Sékou Touré. Ben Daouda, membre de la suite présidentielle
en qualité de chef du protocole, nous a assuré qu'à
Cleveland... Il précise que, même mort, il paraissait «
encore en pleine forme » et donnait « l'impression
de dormir tranquillement ». Par la suite aucun membre de la
délégation guinéenne ne sera admis a voir la dépouille
mortelle, encore moins à assister à la prière rituelle
mise en bière, que sa famille reporte à plus tard, en Guinée
comme s'ils en avaient reçu l'ordre, ne tardent pas à dérober
definitivement le corps de Sékou Touré à tout regard
curieux. Des indiscretions sur cette « disparition » du corps,
que la famille a soustrait aux yeux de tous les témoins, alimenteront
bientôt en Guinée des rumeurs de toutes sortes sur ce qui a
pu la motiver.
Sans perdre une minute, dès l'annonce du décès, le
bureau politique du PDG s'est rassemblé pour examiner la nouvelle
situation. Puis une réunion du gouvernement a été convoquée
pour le mardi 27 mars. Il décide, conformément aux textes
en vigueur, de nommer le premier ministre Lansana Béavogui
chef de l'Etat par intérim. A ce titre il doit présider les
funérailles et veiller à mettre en application la clause de
la Constitution relative à la succession: l'élection du nouveau
président doit avoir lieu dans les quarante-cinq jours qui suivent
le décès du titulaire. La personnalité quelque peu
falote de Béavogui, que nul prétendant sérieux à
la succession ne redoute trop, explique sans doute qu'aucun obstacle ne
soit venu gêner son installation provisoire au pouvoir... en attendant
la suite.
Abdoulaye Touré, ministre des Affaires étrangères,
et Ismaël Touré, qui a rejoint Cleveland, ramènent le
çercueil en Guinée le mercredi 28 mars. La foule conviée
par le parti à faire le déplacement se rend à l'aéroport
de Gbessia, grands dignitaires en tête, pour accueillir la dépouille
du « responsable suprême de la révolution ».
A la descente du cercueil on assiste à quelques manifestations populaires
de tristesse spontanée, et puis plus rien. Le régime, de fait,
est toujours en place et il n'est pas certain que les sentiments des Guinéens
s'expriment encore librement, comme la suite le prouvera.
Aucun ennemi n 'a jamais pu avoir raison de lui, il n'a jamais été humilié de sa vie.
La cérémonie d'accueil, cependant, est grandiose et son
ordonnancement impeccable. Les organisations de jeunes sont en première
ligne du cortège, suivant le camion militaire blanc qui porte le
cercueil. Puis viennent les membres de l'Union nationale des femmes de Guinée
(UNFG) et enfin ceux de la Confédération nationale des travailleurs
de Guinée (CNTG). La foule recueillie descend en procession l'espèce
d'autoroute à deux voies qui mène de l'aéroport au
centre ville. Cette autoroute qui en mérite à peine le nom,
Sékou Touré en était si fier qu'il l'avait baptisée
« la route infinie de l'histoire. » Arrivée en
ville, la procession bifurque vers le Palais du peuple où le cercueil
sera exposé sur une estrade dans la grande salle. Une longue file
d'hommes et de femmes se forme devant les escaliers dès le petit
matin du jeudi 29 mars. Après des heures d'attente dans la chaleur
moite, chacun peut ainsi un bref instant s'incliner devant la dépouille
du « grand disparu ». Derrière le catafalque recouvert
du drapeau rouge, jaune et vert, plusieurs dizaines d'oulémas
marocains récitent des prières coraniques lancinantes qui
résonnent dans les hauts-parleurs. Les dignitaires et leurs épouses,
en magnifiques boubous blancs, s'installent par centaines en face de l'estrade:
on discute en regardant ceux qui s'inclinent. Les militaires photographient.
Voici des Libanais, et puis l'ambassadeur d'URSS et puis des gens du peuple.
Andrée, la veuve, arrive. Des femmes l'entourent, pleurent un instant
auprès d'elle et vont se rasseoir. Les ministres et les membres du
bureau politique national se relaient au garde à vous derrière
le cercueil. A l'heure de la relève, ils s'éclipsent par de
petites portes latérales, sévèrement gardées
par des jeunes filles en uniforme, kalachnikov à la hanche.
L'adieu à Sékou Touré apparaîtra encore plus
impressionnant lors des obsèques, qui rassemblent une audience internationale
d'une qualité rare. Le jour J, c'est à dire le vendredi 30
mars, on remarque à Conakry la présence des présidents
et bien d'autres encore, près de dix-neuf délégations étrangères étant conduites par leurs chefs d'Etat. Par ailleurs,
Veillé deux jours durant, le cercueil a été transporté
le 31 mars au stade du 28-Septembre. Là, en présence d'une
foule estimée à vingt mille personnes, le premier ministre Lansana
Béavogui prononce une émouvante
oraison funèbre: « Peuple de Guinée, tu ne dois
plus pleurer ! Ahmed Sékou Touré est mort en combattant héroïque
rappelé par Allah le Tout- Puissant, au sommet de sa gloire. Aucun
ennemi n'a jamais pu avoir raison de lui. Il n'a jamais été
humilié de sa vie [...] Il a grandement rempli sa vie d'une uvre
si intense, d'un tel génie. » Puis, délégations
étrangères en tête, un long cortège accompagne
le corps jusqu'à la nouvelle mosquée de Conakry, où
une dernière prière est prononcée avant l'inhumation
au mausolée des héros de la nation. Dès après
les funérailles, on se met à parler beaucoup de ce cercueil
resté étrangement fermé jusqu'au bout. Même les
chefs d'Etat amis comme Félix Houphouët-Boigny et Gnassingbé
Eyadéma, qui en ont fait la demande, n'ont pas eu le privilège,
dit-on de voir Sékou une dernière fois. Certains se demandent
si on a voulu faire comme autrefois, quand la coutume exigeait que les rois
et autres grands chefs soient enterrés dès que leurs décès
était constaté. Quitte à ne montrer aux foules qu'un
cercueil rempli de boubous ou de sable. D'autres supposent que Sékou,
à l'occasion d'une maladie antérieure, a dû réclamer
à ses amis marocains et saoudiens de l'enterrer de préférence
en Terre Sainte afin que jamais son corps ne tombe aux mains de ses concitoyens
au cas où le vent de l'histoire viendrait à tourner. D'autres
encore estiment qu'en fin de compte, on ne pouvait quand même pas
avoir réuni tant d'hôtes de marque pour ne leur présenter
qu'un cercueil plein de sable. Sur la foi de témoignages concordants,
il y a en fait tout lieu de croire que le cercueil ramené de Cleveland
à Conakry était décidément vide. On a déjà
cité les déclarations troublantes de Ben Daouda. Sont venues
s'en ajouter d'autres, dont celles de Diarra
Traoré,
qui n'a pas hésité à affirmer devant les journalistes
que le mausolée où est censé reposer l'ancien maître
de la Guinée n'est qu'un cénotaphe. Le même Diarra Traoré
a confié en privé au président Houphouët-Boigny
qu'il était bien certain de ce qu'il avançait. Pour trancher
définitivement la question, il faudrait, certes, soit retrouver ailleurs
le corps de Sékou, soit ouvrir le cercueil... mais personne évidemment
ne songe à cette dernière solution qui implique une profanation.
Pendant que le peuple s'intéresse activement au contenu du cercueil,
tout autres, bien sûr, se révèlent être les préoccupations
de la classe politique. Dès le retour du clan familial le 28 mars,
la lutte pour la succession s'est ouverte. Certains membres influents de
la nomenklatura du PDG ne se contentent pas de peser et de soupeser leur
chance, ils prennent des contacts, donnant ainsi l'impression que tout le
monde n'est certes pas uni pour longtemps derrière Lansana
Béavogui.
Dans les rues de Conakry les enfants lacèrent les portraits de Sékou Touré.
Mais pendant ce temps, l'armée, qui observe la querelle des barons,
commence aussi à se poser des questions. Un groupe d'officiers supérieurs
se réunit sous l'égide de Lansana
Conté, chef d'état-major de l'armée de terre, pour
évoquer la situation. Parmi les chefs de file de ce groupe, on avance
le nom de Diarra Traoré, colonel de
son état, gouverneur de sa région et membre du comité
central.
Le soir même de l'enterrement, le 30 mars, les avions des délégations
étrangères ont à peine décollé que la
lutte pour le pouvoir reprend de plus belle. Dans ce climat d'intrigues
et de rumeurs, le bureau politique et le gouvernement sont bientôt
contraints de se réunir pour tenter de désamorcer la crise
désormais ouverte. Constatant leur désunion, les membres du Conseil du gouvernement s'accordent pourtant pour demander à l'armée de soutenir le pouvoir en place et cesser ses manoeuvres en coulisse. Lansana Diané, ministre de la Défense, est chargé de transmettre le message aux militaires.
Et pour cause: petit à petit les officiers réunis
autour du colonel Lansana Conté ont abouti
à un consensus et songent à passer à l'action. D'autant
que certains d'entre eux se sentent déjà menacés d'arrestation
pour trahison par le clan d' Ismaël
Touré. La décision finale de s'emparer du pouvoir sera
prise le 2 avril dans la soirée, au camp Samori.
C'est ainsi qu'à 2 heures du matin, dans la nuit du 2 au 3 avril
1984, des officiers et sous-officiers-parmi lesquels
vont, à la tête
de leurs hommes, juchés sur des chars blindés, des automitrailleuses
et autres véhicules de fabrication soviétique, s'emparer des
points névralgiques de la capitale. En l'absence de mesures de sécurité
particulières, ils n'ont aucune peine à contrôler immédiatement
la situation. Bientôt, un peu plus tard dans la nuit, c'est dans des
jeeps escortées par des camions remplis de soldats armés jusqu'aux
dents que ministres, membres du comité central et autres responsables
du parti-Etat sont conduits les uns au camp Boiro, les autres au camp Alpha
Yaya. Certains dignitaires, d'abord consignés chez eux, sont transférés
dans les mêmes lieux sous la pression menaçante de la population.
Au petit matin du 3 avril, le capitaine Faciné
Touré annonce aux Guinéens la chute du régime en
lisant sur les antennes de la Voix de la révolution un texte rédigé
par un groupe d'officiers et d'intellectuels parmi lesquels Richard
Haba et Zainoul Sanoussi que les militaires
ont réussi à mobiliser au cours de la nuit.
Le groupe d'officiers à la tête du mouvement s'applique aussitôt
à rechercher un large consensus dans l'armée en invitant dans
son quartier général établi au camp Alpha
Yaya toutes les notabilités de l'armée de terre, de la
marine, de l'aviation, de la milice, de la gendarmerie, de la police et
même des douanes. Les premiers communiqués diffusés
par la junte, très modérés, reflètent bien le
souci d'unité et d'équilibre des nouveaux maîtres du
pays. Tout comme, peu après, le partage des portefeuilles ministériels
dans le nouveau gouvernement, dont la première tâche, assure-t-on,
sera simplement de dresser un état des lieux.
Dès que les radios, un peu partout, annoncent la réussite
d'un coup d'Etat militaire à Conakry, on enregistre des manifestations
de joie et d'allégresse dans toutes les villes où se trouvent
établies de fortes communautés guinéennes: en Europe,
en Amérique et des pays africains comme le Sénégal,
le Liberia, la Sierra Leone, la Côte d'Ivoire. Dans cette dernière
contrée les manifestations sont si bruyantes et intempestives qu'on
doit les interdire officiellement. En Guinée même, la population,
que vingt-six ans de dictature avaient rendue prudente, sent que cette fois
c'en est fini avec le régime du PDG et que la retenue n'est plus
de mise. Dans tout le pays, et surtout à Conakry, des explosions
de joie dans les rues traduisent un immense soulagement. Les Guinéens
ont le sentiment d'avoir été déchargés d'un
lourd fardeau. Quelques heures seulement après la prise du pouvoir
par les militaires, les enfants des écoles se répandent à
travers la capitale, lacèrent les portraits du dictateur et effacent
tous les slogans pseudo-révolutionnaires qui émaillent les
façades des bâtiments publics. Trente ans d'endoctrinement
seront balayés en moins de trois jours d'un bout à l'autre
de la Guinée. Le tout-puissant PDG, qui contrôlait non seulement
la totalité des organes du pouvoir mais aussi la vie de chacun, s'est
effondré comme un château de cartes.
Mais, plus parlant encore que la fragilité étonnante des institutions
qu'il avait construites, c'est, à l'heure de l'effondrement de son
régime, l'état dans lequel il laisse l'économie de
son pays qui signe l'échec de la pratique gouvernementale de Sékou
Touré. L'efficace jeune homme aux allures de dandy londonien -qui,
dans les années cinquante, subjuguait les foules par son éloquence,
ne parlait que de liberté et de dignité de l'homme noir, pourfendait
le colonialisme et l'impérialisme- s'est métamorphosé,
dès qu'il s'est trouvé au pouvoir, en un chef d'Etat peu compétent
pour gérer son pays. Car si la rupture avec la France peut expliquer
pour partie les difficultés du début, elle ne saurait, en
fin de compte, peser outre mesure sur les résultats nationaux après
un quart de siècle d'indépendance. Or, selon un rapport de
la Banque mondiale, la Guinée est,
après la disparition de Sékou, parmi les vingt nations les
plus pauvres du monde en termes de produit national brut par habitant, avec
moins de 300 dollars par an. Toujours selon la même institution, de
1976 à 1981, le produit intérieur brut, national ou par habitant,
a régressé !
Pourtant, par rapport à bien d'autres Etats du continent, la Guinée
possédait en sus de toutes ses richesses naturelles un avantage relatif
important: une faible croissance démographique, évaluée
à 2 % entre 1976 et 1984. Mais il est vrai que cet atout ne faisait
que refléter un aspect de la tragédie guinéenne. Car
rien ne contribua plus, évidemment, à ralentir l'essor de
la population que la très forte émigration qui a amené
en vingt-cinq ans deux millions de Guinéens à vivre en dehors
de leur patrie et qui a signé l'incapacité du pays de Sékou
Touré à créer des conditions de vie acceptables pour
ses habitants. Parmi les thèmes recurrents de campagne de l'opposition
extérieure, celui qui soulignait que les Guinéens vivaient
désormais plus mal que sous la colonisation n'était certes
pas le moins pertinent.
L'échec patent de la politique agricole de Sékou Touré
est fondamental dans une région où, en 1984 comme en 1958,
malgré l'urbanisation, plus de quatre personnes sur cinq vivent encore
de la terre. Les diverses tentatives de développement de la collectivisation,
expérimentée dans les campagnes à partir de 1960 lors
du premier plan triennal, n'ont certes pas atténué le marasme
agricole auquel ne pouvait que conduire une politique des prix n'encourageant
pas la production ni la commercialisation, du moins dans les circuits officiels.
La production agricole globale du pays en 1984 est ainsi inférieure
en quantité et en valeur à ce qu'elle était à
la veille de l'indépendance. Pour ne donner là qu'un exemple
concret, le rapport entre la production nationale et le niveau estimé
de la population à la mort de Sékou Touré laisse 40
à 50 kg de riz décortiqué par an à chaque Guinéen,
ce qui est loin du niveau minimum d'autosuffisance. Or le riz, on le sait,
constitue la nourriture de base d'une grande partie de la population. Et
il a donc fallu en importer un peu plus chaque année, jusqu'à
dépasser les 100 000 tonnes en 1983.
La crise du secteur rural s'est accompagnée d'une régression
des industries manufacturières, de la construction, du commerce et
des institutions financières. L'état des réseaux de
transports et de communications n'est pas pour rien dans ce blocage du développement
économique. En particulier, l'inexistence ou le délabrement
des infrastructures routières, ferroviaires, maritimes et fluviales
handicapent tous les efforts d'industrialisation, encouragent les disparités
régionales et accentuent le caractère caricaturalement dualiste
de l'économie guinéenne. En effet, et pour reprendre ce dernier
point, alors que stagne le secteur agricole, la part des activités
centralisées et dépendantes de l'Etat, autrement dit celles
liées au secteur minier et à l'administration, augmentent
sans cesse dans la formation du produit national. La prééminence
qu'acquièrent les activités minières à partir
des années soixantedix pèse d'ailleurs très fortement
sur l'ensemble des structures de l'économie guinéenne. Procurant
dans les années quatrevingt près de 20 % du produit intérieur
brut et la presque totalité des recettes d'exportation, l'exploitation
du diamant et surtout de la bauxite fournissant la manne sans laquelle le
pays serait asphyxié. On assiste là à l'implantation
d'une enclave minière au sein d'un système rural condamné
à décliner du fait de modes d'organisation archaïques,
de l'insuffisance des structures de distribution et de production et d'un
système de prix inefficient.
Le développement du caractère schizoïde de l'économie
guinéenne n'a pu qu'être accentué par le projet socio-politique
de Sékou Touré. Ce dernier est issu de la couche de petits
fonctionnaires léguée par la colonisation, et son discours
nationaliste et révolutionnaire va permettre d'imposer une classe
sociale relativement nouvelle dans un pays où régnaient traditionnellement
chefs coutumiers, commerçants malinké, éleveurs de
troupeaux et propriétaires fonciers. L'extension du secteur public
et la désagrégation des grandes fortunes traditionnelles permettront en effet à Sékou Touré de multiplier le nombre des fonctionnaires et des salariés, sur lesquels son influence s'étend naturellement. Il s'agit là d'une clientèle suffisamment privilégiée pour soutenir le régime mais pas assez puissante pour le renverser.
L'idéal pour se perpétuer au pouvoir ?
Je sais que je dois mourir, car j'ai tué Amilcar Cabral sur ordre du chef de l'Etat.
Si le dualisme croissant de l'économie est en partie la conséquence
d'une certaine étatisation des activités productives, il n'a
pourtant pas favorisé, bien au contraire, le contrôle effectif
de leurs richesses par les Guinéens eux-mêmes. Car le secteur
minier, le plus important de tous comme nous l'avons vu, est pour l'essentiel
en 1984 aux mains, soit de consortiums réunissant les principales
multinationales de l'aluminium (Alcoa, Péchiney, Alcan...), soit
-les accords sont là plus draconiens encore- de l'URSS. C'est ainsi
que Sékou Touré, qui a fondé sa réputation sur
un nationalisme intransigeant et qui s'est voulu longtemps marxiste, n'a
pas trouvé, jusqu'à sa mort, d'autre moyen d'exploiter les
richesses minières du pays que de s'en remettre totalement à
des étrangers. Tout au plus, jouant quelque peu entre l'Est et l'Ouest
comme il l'a toujours fait au plan international, pouvait-il se fixer parfois
comme objectif de diversifier les aliénations...
Si l'économie, au sens large, apparaît ainsi sans conteste
comme un domaine où Sékou Touré n'a jamais réussi
qu'à contredire dans la réalité ses objectifs affichés, elle ne constitue évidemment que le plus patent des échecs de son régime, car le plus mesurable et sans doute le plus grave.
Mais en matière d'enseignement, d'unité africaine ou d'unité régionale, les résultats ne furent pas sensiblement meilleurs.
Et même le soutien de Sékou Touré aux divers mouvements de libération nationale, qui fit beaucoup pour le maintien de son image de grand nationaliste, fut parfois, aux yeux de certains, des plus ambigus. Divers témoignages, en particulier celui de l'ancien ministre
Alassane Diop, sur ce que furent réellement ses rapports avec Nkrumah, après sa chute, ou avec Amilcar Cabral, le chef du Parti africain de l'indépendance de la Guinée (-Bissau) et du Cap-vert (PAIGC) assassiné à Conakry, donnent en tout cas des arguments pour le soutenir.
Pour ce qui est de l'ancien président ghanéen, on rapporte
qu'après son accueil triomphal, et malgré les rodomontades
de Sékou, qui promettait de le rétablir par la force au pouvoir
à Accra, sa situation s'est vite dégradée. Il vivait
à Conakry dans une maison entourée d'un haut mur et gardée
par des gendarmes. Sa condition, en exagérant à peine, ressemblait
davantage à celle d'un homme politique en résidence surveillée qu'à celle d'un coprésident. Après quelques mois, Nkrumah se vit supprimer la plupart des facilités qu'on lui avait accordées.
Son seul droit désormais : une petite tranche d'émission sur
Radio-Conakry où il répétait à l'intention de ses compatriotes: « Je reviendrai. » Devant les protestations des Etats qui estimaient que cette émission constituait une intervention dans les affaires internes d'un autre Etat et violait la charte de l'OUA, elle cessa. Nkrumah perdit alors tout espoir de retrouver son fauteuil. Les fidèles qui l'avaient accompagné dans son exil en Guinée l'abandonnèrent les uns après les autres. Selon le témoignage d'Alassane Diop, il est même alors arrivé plusieurs fois à Nkrumah de faire la grève de la faim pour obtenir de Sékou Touré un minimum de liberté de mouvement.
Dans ces conditions on comprend que ce soit un Nkrumah isolé et amer
qu'on a évacué sanitairement sur la Roumanie où il
devait mourir en 1972.
Quant à Amilcar Cabral, assassiné à Conakry en janvier 1973, Alassane Diop qui a séjourné au camp Boiro en compagnie de beaucoup de responsables des services secrets avec lesquels il a pu parler a aujourd'hui de bonnes raisons de croire que le dernier mot n'a pas été prononcé sur ce crime crapuleux. Il se dit certain que le leader guinéen a dû « lâcher » son hôte.
Il serait devenu un obstacle pour Sékou Touré, notamment en raison du rêve de ce dernier d'une grande Guinée où Conakry aurait purement et simplement annexé la Guinée-Bissau.
Pour prouver que Sékou ne fut donc pas pour rien dans l'assassinat
du leader du PAIGC, Alassane Diop évoque l'arrestation en 1976 d'un officier, le capitaine Kouyaté. Mis à la « diète noire », ce dernier aurait tenu les propos suivants: « Je sais que je dois mourir, car j'ai tué Cabral sur ordre du chef de l'Etat. » A la même époque, un autre officier, occupant la cellule 49 du camp Boiro, devait aussi confier à Alassane Diop qu'il avait assisté à l'exécution de Cabral à la Minière un quartier périphérique de Conakry où siègeait le quartier général du PAIGC. « J'étais en mission
commandée, a lancé l'officier guinéen, sans plus. »
L'intérêt de ces analyses ou de ces précisions n'est pas, à l'heure du bilan, de chercher à accabler au-delà
du raisonnable Sékou Touré, mais plutôt de permettre de mesurer l'écart entre les espoirs qu'il avait pu susciter et ce que vingt-six ans de pouvoir absolu lui ont permis de réaliser. Se souvient-on en effet de l'immense espérance que Sékou Touré avait fait naître en 1958 dans les milieux progressistes du monde entier ? L'audace du jeune leader guinéen lui vaut alors une foudroyante
popularité: il devient le héros de la jeunesse africaine, à l'égal de Nkrumah, et l'intelligentsia internationale le met sur le même rang que Ben Bella ou Ernesto Che Guevara. Et parce que le gouvernement de Michel Debré tente, en 1958, en guise de représailles, d'isoler la Guinée et de la priver de toute forme de coopération, il acquiert en plus l'auréole du martyre et la sympathie de tous; sympathie qui s'accroît de la considération qui va à ceux qui réussissent quand, six mois plus tard, ayant échoué dans sa tentative de semi-blocus, Paris doit se résigner à renouer des relations avec le Guinéen récalcitrant. Le leader
de la Guinée naissante avait alors affirmé son caractère et son adresse et s'imposait apparemment comme l'un des hommes capables de donner à l'Afrique les chances de restaurer sa dignité
en amorçant son développement. Les années passant, c'est hélas Sékou Touré lui-même, nous l'avons vu, qui raturera de sa propre main cette belle page flamboyante dédiée à l'avenir tout au début de sa carrière. L'homme qui
revient à Paris en septembre 1982, bien que passablement vieilli, est resté apparemment égal à l'homme qui avait quitté
la capitale française pour un quart de siècle en 1958. On le retrouve comme au premier jour de son ascension vertigineuse, avec les mêmes arguments à la bouche et, dans son attitude, le même
mépris souverain pour ses adversaires. Mais déjà, à deux ans de sa mort, il ne pouvait plus tromper personne sur son destin
à jamais manqué.
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