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Presse écrite
Le Lynx
n°. 362 du 1er mars 1999
Dieu ! Dans mon pauvre pays, on ne comprendra jamais que le Pouvoir n'est qu'une parenthèse qui s'ouvre et se referme. Les Pharaons qui, jusqu'alors nous ont gouvernés, n'ont pu souffrir qu'elle se referme, cette parenthèse. Ils ont opté, eux, pour l'Eternité des dieux. Ils ont réussi d'ailleurs avec un rare brio. La répression sauvage les a immortalisés. Dans la mémoire collective du peuple. Ils ont créé leur Gestapo.
Ah, ces monstres tortionnaires du monstrueux Camp de la mort ! Ces déments qui se pâmaient, déliraient, se fendaient la pipe de rires homériques devant des pleurs, les gémissements, les lamentations, les râles de leurs victimes.
Ils humaient avec délice, la truffe en l'air, les odeurs âcres du brûlé, du roussi, du vomi et d'autres plus intimes encore de leurs suppliciés. ôh, qu'ils étaient atroces, ces monstres !
Ils en tiraient jubilation, ivresse, jouissance quasi-physique. C'étaient des démons, d'horribles dévoyés de moeurs. Leurs yeux porcins s'allumaient sous la pulsion du cannibalisme, de la nécrophagie, de la nécrophilie et d'autres ignobles perversions qui ne se nomment pas.
C'étaient assurément les âmes damnées des condamnés du procès
de Nuremberg qui, après avoir, toute une éternité erré, pleuré, sangloté, frappé en vain toute une éternité aux portes verrouillées du ciel, s'étaient incarnés enfin en ces tortionnaires du Camp Boiro pour perpétuer à jamais l'idéologie de cruauté de la Gestapo.
Mais pourquoi! pourquoi ! tant de haine! pourquoi?
Je glandouillais, ce jour-là du côté du Camp Boiro. La nuit était bouchée, déserte de toute étoile, une de ces nuits maléfiques qui semblent n'appartenir qu'aux malfrats, aux fantômes et aux forces malfaisantes des ténèbres.
Je glandouillais dis-je, l'esprit dans les nuages quand, soudain, je t'entendis. Oui ! je t'entendis, mon ami, mon frère Barry Samba Safé ! Tu pleurais, tu implorais ardemment dieu. Tu appelais ta mère. Tu suppliais le Foutah, ton terroir, ta terre chérie, pour te sortir de cet enfer qui te rôtissait, te charcutait méchamment.
Oui ! t'en sortir urgemment car le fer et le feu unis dans une idylle infernale te tripotaient avec une atrocité démoniaque. L'espoir au cur, la douleur dans la chair, tu attendais que l'humanité,
émue, te sorte de cette géhenne qui, méthodiquement, systématiquement, te broyait dans le silence d'une haine mille fois cuite et recuite à haute température.
Et moi que les tourments de la vie ont affiné, moi qui ai subi tant d'avanies, moi ton ami pour l'éternité, ton frère venu des entrailles du profond Manding, j'éclatai en sanglots silencieux. Des sanglots d'impuissance, de révolte et peut-être aussi parce que l'enfer te venait de l'Est, de chez moi, pour te consumer, toi du lointain Nord.
Je pleurai douloureusement de ta puérile naïveté car je savais qu'au bout de tes cris, de tes appels, de tes supplications, de ton espoir il n'y aurait que
- le silence, le silence froid, sépulcrale, le silence glacé, ermétique, méprisant de la mort.
- Le silence de Bon Dieu, trônant là haut dans les splendeurs nterstellaires du cosmos. Trop haut ! trop haut pour t'entendre!
- Le silence du Foutah mâté, avili, dépersonnalisé dont il ne reste plus que la légende d'une épopée lumineuse, parfumée à la torrentielle éloquence des grands « nyamakalas », talentueux colporteurs de l'histoire orale.
- Le silence de ta mère abîmée dans le silence pieux de ses douleurs maternelles et de ses vaines prières, là-bas, au fond de Roundé Tioukou.
- Le silence d'une humanité honteuse, muette sur ses sempiternelles misères, ses éternelles horreurs, ses supplices sans fins, sans raison!
Et mes pleurs furent silencieux, mes sanglots étouffés. Et mes larmes goutte à goutte détrempèrent le silence, le silence
leur unique témoin.
Je te pleurai longuement Safé, toi mon ami, mon frère, beau comme un Appolon d'ébène, plus éloquent que Cicéron et que Danton.
Je pleurai sans arrêt car je connaissais la délirante férocité de tes bourreaux, de ces cerbères copieusement drogués au Vénin du crotale, de la haine.
Dieu ! je maudirai toute ma vie, cette nuit cruelle où je t'entendis gémir. ô ce frisson qui me glaça, m'électrisa, me fit l'effet d'un coup de poignard au coeur! Ce frisson de la peur et de la honte. Ce frisson de la peur de demain, de l'avenir. ô! ce frison de l'angoisse ! J'aurais tant voulu que l'atroce nuit fût la dernière pour toi, afin que ton supplice s'arrêtât et que ton âme odieusement torturée, mutilée montât se reposer
auprès de celles des tiens au royaume des cieux.
Malheureusement, elle reviendra cette nuit carnassière. Elle reviendra plusieurs fois pour que se prolonge ton calvaire, pour que ta souffrance eût la longueur et la densité de la haine, les dimensions de l'animalité de tes monstrueux tortionnaires.
Puis, quand se sera apaisée l'hystérie de te faire saigner, de te faire rôtir, charcuter, dépiauter, alors, alors seulement viendra l'autre nuit, la dernière, celle du suprême adieu.
Un plouf ! dans l'eau froide de l'océan à minuit ! La vague teintée du sang ! Le silence ! Tu auras vécu mon ami! Mon frère !
Oui ! tu auras vécu ! Samba Safé Barry ! Et le silence taira ton voyage tourmenté pour l'Eternité ! Et le peuple, sans état d'âme t'effacera dans sa mémoire et dans sa conscience.
Adieu ! mon ami, mon frère ! D'autres, puis d'autres et d'autres encore te suivront jusqu'à ce que la main de Bon Dieu arrête le massacre, jusqu'à ce qu'explose le Camp Boiro, qu'il s'ouvre comme une baie mure, jusqu'à ce que cette parenthèse se referme et qu'une autre s'ouvre.
Mais qu'importent les requins de l'Atlantique, les vautours du Mont Gangan, qu'importent les tortures, les charniers, ce qui fait pleurer, c'est le silence, c'est l'indifférence morbide d'un peuple mâté devenu neurasthénique et vilainement versatile.
Plus que prison, que galère, que bagne, le Camp Boiro devint rapidement un épouvantable mouroir, un crématorium, un étouffoir
un infernal transit, où le raffinement de la cruauté des tortures terrorisa la Mort elle-même.
Le Camp Boiro !
- Escale torride avant la paix éternelle!
- Un enfer de silence dans l'âme des ténèbres cannibales.
- Un silence oppressant, opaque, risqueux dans la touffeur des nuits carnassières.
- Un silence atroce qui vous en cagoule, vous donne le vertige, vous étouffe dès que sur vous, se referme la porte de la cellule désormais votre tombeau, votre sépulture.
- Un silence qui vous explose en plein visage, épicé d'angoisse, de tristesse et d'anxiété, de fétidité aussi.
- Un silence de suprême adieu, de face à face
- avec l'Éternel.
- Le dernier silence!
- Le Camp Boiro ! un effroyable asile de délabrement, de démolition de tout ce qui est humain en l'homme.
- Le Camp Boiro ! un centre de prédation, de répression bestiale, de dégradation maximale jusqu'au chaos de la vie animale.
- Le Camp Boiro ! Hallucinant crève-coeur des mères, des épouses éplorées pour toujours, des orphelins à jamais traumatisés.
- Le Camp Boiro ! Une étrange galère d'où sourdait, suintait sans arrêt un pathétique SOS aux portes du troisième Millénaire, un SOS éperdu, lancé par des voix qui n'avaient presque plus de tonalité et que l'humanité n'entendit point, pas plus qu'elle n'entendit d'ailleurs les râles de Dachau, de Taodéni, des bagnes, des mouroirs des goulags de par le Monde
Oui! Hier, Boiro l'atroce! c'était là-bas l'horrible, l'infernal charnier, l'hécatombe, l'apocalypse.
Oui! Aujourd'hui, Boiro l'atroce! c'est là-bas au bout du temps! Au fond des mémoires! Au large d'un océan de larmes et de sang! C'est là-bas! au musée des douleurs sans nom, sans fin, sans justification, sans excuses.
Oui! Demain! Ce sera l'oubli, mon frère et ami Samba Safé. L'oubli! quand nous serons ensemble, folâtrant, gambadant entre les galaxies frileuses, sautant d'étoiles en étoiles dans l'infinie
élasticité de l'impesanteur.
L'oubli mais pas le pardon!
Sambry Sako de Bokoro
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