Economie Guinéenne: M. Aboubacar Camara, comment peut on qualifier la situation
actuelle de la Compagnie Friguia?
M. Aboubacar Camara: Je vous remercie de l'opportunité que vous me donnez de parler
de Friguia dans votre grand journal, le Magazine de l'Economie
Guinéenne. Comme vous êtes sensé le savoir, Friguia a connu de
nombreuses difficultés. Etant Conseiller juridique du Département,
j'ai été chargé par le Ministre de suivre le dossier jusqu'à son
aboutissement le 21 Décembre 1997 avec la signature d'un protocole
d'accord. Pour revenir à votre question je dirai qu'il y a trois
(3) critères fondamentaux pour qualifier la situation de la Compagnie.
EG: Après les différents plans de réajustement, pensez-vous que
les coûts actuels permettent d'envisager durablement la survie
de la Socîétê?
AC: Celle-là dépend essentiellement de la rénovation de l'outil
industriel. Si cette rénovation n'est,pas faite, il faut exclure
toute survie de Friguia. Cette démarche entreprise dans des délais
rapprochés, pourra assurer le fonctionnement de l'entreprise et
pérenniser son existence. Les gisements de bauxites exploitables
dans la zone de Fria permettent à l'Usine de tourner au moins
50 ans.
EG: Quels sont à votre avis les principaux facteurs qui ont bloqué
l'expansion de l'usine?
AC: Les perspectives actuelles découlent de la volonté affichée
par la Guinée, lors du dernier Conseil d'Administration, de changer
le système et les méthodes de gestion. Nous avons constaté depuis
longtemps que c'est le Groupe Pechiney qui fait tout:
achat des intrants, assistance technique, encadrement, vente de
l'alumine etc.
Nous avons demandé de mettre un terme à cette méthode de gestion.
La société Friguia connait la participation de la Guinée et du
Groupe Frialco avec entre autres, Pechiney, ALCAN, Norsk Hydro
etc.
La Guinée, avec 49%, est le principal actionnaire. Donc il est
nécessaire pour une gestion sereine de l'entreprise, qu'il y ait
un consensus absolu entre les diverses parties. La volonté de
transparence dans la gestion et de remise en cause de l'assistance
technique, a généré les problèmes actuels. Notre position est
logique: il faut investir pour
assurer la pérennité de l'entreprise, agrandir l'usine, moderniser
les équipements, augmenter la production et la productivité, réduire
de façon drastique les coûts liés à l'assistance afin de rendre
le produit fini plus compétitif. Pechiney, qui se sentait visée,
a très mal pris la chose et de fil en aiguille elle a bloqué au
niveau du Crédit Suisse tous les paiements. Résultat, les lettres
de crédits en faveur des fournisseurs n'étaient plus honorées
et les impayés s'accumulaient de façon vertigineuse, menaçant
du coup d'asphyxier complètement la société. Constatant que Friguia
était en état virtuel de cessation de paiement, le Gouvernement
Guinéen a enclenché en tant qu'actionnaire majoritaire, la procédure
de redressement judiciaire.
EG: Pourquoi des mesures n'ont pas été prises plutôt pour corriger
toutes les distorsions constatées ?
AC: Véritablement, nous n'étions pas associés à cette dérive. La
prise en charge du département par le Ministre Fofana Fassine
nous a permis de toucher du doigt la tragique réalité de Friguia.
M. Fofana Fassine est un très grand technocrate doublé d'un fervent
patriote. Vous comprendrez donc qu'il s'attèle de façon déterminée
à l'anomalie Friguia, qui était devenue une grosse verrue sur
le visage économique de la Guinée.
EG: Au plus fort de la crise, le bruit a couru que certains partenaires
voulaient se retirer?
AC: C'était leur volonté mais elle n'était pas nettement affirmée.
Nos partenaires nous ont traduit devant une cour d'arbitrage,
cela implique quelque part qu'ils cherchaient la conciliation.
Mais au delà de cela, celui qui veut partir est libre de le faire.
La partie Guinéenne est prête à racheter intégralement les actions
libérées.
EG: Après l'accord auquel vous êtes parvenus avec vos partenaires,
peut on dire que la Sopag dont on avait annoncé avec insistance
la naissance est effectivement enterrée?
AC: Je dirai oui, car dans le protocole que nous avons signé le
22 décembre 1997, les différentes parties s'engagent à arrêter
toutes les actions en justice. Donc l'action judiciaire menée
par la Guinée et qui devait aboutir à la reprise des activités
de Friguia par la Sopag est prescrite au même titre que la procédure
en arbitrage engagée par le Groupe Frialco. Cela permet à la société
de continuer à fonctionner. En tout état de cause, la Sopag a
été créée pour éviter la fermeture de l'usine et répondre aux
attentes des travailleurs, des 40.000 habitants de Fria et de
tout le peuple Guinéen.
EG: Pensez-vous que l'alumine produite à Friguia est suffisamment
attractive pour permettre une forte pénétration de nouveaux marchés
comme le Nigeria ?
AC: L'alumine de Friguia est d'excellente qualité. C'est la raison
pour laquelle il n'y a aucun problème d'écoulement.
EG: En tant qu'actionnaire principal, la Guinée n'a aucune dotation?
AC: C'est le résultat de la convention de base qu'avait signée en
son temps le premier régime Guinéen. Cette convention accordait
des privilèges exorbitants aux partenaires. On n'avait accès ni
à la production, ni à la commercialisation. Maintenant avec le
nouveau protocole qui vient d'être signé, nous avons droit à une
dotation annuelle: 125.000 tonnes d'alumine en 1998 et 200.000
tonnes en 1999 que nous destinons à l'usine d'Electrolyse du Nigeria.
EG: Pensez-vous pouvoir écouler cette production sans problème au
Nigeria?
AC: Toutes les options sont ouvertes. Si ce n'est pas le Nigeria,
ce sera quelqu'un d'autre. Nous avons diverses demandes assez
sérieuses. Nos préférences vont naturellement au partenaire Nigérian
qui reste très solvable. C'est notre contribution à la coopération
sud-sud.
EG: Avec le départ de l'assistance technique de PechineyPechiney, les cadres
Guinéens qui ont assuré la relève ont-ils été à la hauteur des
défis ?
AC: Bien sûr. C'est le lieu d'ailleurs de féliciter et remercier
les employés et l'encadrement technique de Friguia qui ont travaillé
nuit et jour avec courage et abnégation afin de surmonter cette
crise. L!assistance technique de Pechiney coûtait très chère.
Les résultats n'étaient jamais à la hauteur. Ainsi, après le départ
des expatriés, Monsieur le Ministre a nommé
EG: Qui dit rénovation dit moyens financiers et expertise technique.
Peut-on connaître le montant des investissements nécessaires?
AC: L'évaluation par les syndics tourne autour de 90 millions de
dollars US pour la rénovation de l'outil industriel. Ce qui est
un montant assez substantiel, mais il ne faut pas oublier que
l'extension de l'usine permettra de passer à 1.200.000 t/an d'alumine.
C'est un volume minimum pour assurer la survie et restaurer la
compétitivité et les grands équilibres de l'entité.
EG: Vous parlez de doubler pratiquement la production. A ce rythme
les gisements pourront-ils tenir encore 50 ans ?
AC: Le potentiel minier dans le secteur de Fria est immense. Quand
le Ministre Fassine Fofana a reçu récemment les syndicats, il
les a rassurés, chiffres à l'appui, sur la durée minimale de vie
des gisements de Kimbo et alentours.
EG: Toute restructuration a un coût social très élevé. N'envisagez-vous
pas des suppressions d'emplois ou des licenciements secs ?
AC: Je vous dirai tout net qu'aucun licenciement n'est programmé.
Evidemment, puisque nous sommes partie prenante dans les conventions
collectives, les départs en retraite seront rigoureusement respectés.
A part cela, il n'est pas question de licencier ou de compresser.
EG: La Compagnie Friguia sest désengagée des secteurs comme l'eau,
l'électricité ou les soins médicaux qu'elle fournissait gratuitement
à ses travailleurs. Comment se présente la situation aujourd'hui?
AC: Les coûts d'approvisionnement en eau et électricité et les soins
médicaux gratuits grevaient énormément le prix de revient de l'alumine.
La réduction des coûts de production qui s'inscrit dans la politique
générale des entreprises minières est un impératif de survie.
C'est pourquoi la gestion de ces services, qui ne sont pas le
métier de base de ces sociétés, a été cédée à des opérateurs institutionnels
comme la SEEG ou la SOGEL. Les travailleurs ont compris la nécessité
de payer leurs différentes consommations domestiques. Ainsi l'entreprise
se recentre sur son métier de base et les coûts induits baissent
en conséquence. C'est bon pour le moral des employés et c'est
bon pour l'entreprise.
EG: Sur le plan de la formation, que comptez-vous faire à court
et moyen terme?
AC: Comme je vous l'ai dit tantôt, l'outil de Friguia est un outil
vieillissant. Il en va ainsi de ses ressources humaines. Il faut
rajeunir l'outil et les hommes afin de permettre dans le court
terme d'injecter du sang neuf. Nous allons mettre en place un
plan de formation qui tient compte de tous les aspects liés à
la surqualification de ceux qui vont rester et à l'intégration
judicieuse des nouveaux arrivants. Je peux vous affirmer que la
préoccupation essentielle du Ministre Fassine Fofana est la formation,
la qualification, la surqualification et le bien-être des travailleurs
de Friguia, tout autant que leur sécurité matérielle et financière,
bref leur avenir. Il est conscient que de leur avenir dépend fondamentalement
l'avenir de Friguia.
Interview realisée par Cheick Ahmed Tidiane Diallo